Berlusconi, l'italianità sulfureuse — Genève Vision, un nouveau point de vue

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En inventant la télé privée commerciale, Berlusconi a créé le plus puissant outil de domination, dont même ses rivaux les plus sérieux en matière d’égo et d’absence d’éthique, Donald Trump et Bernard Tapie, n’ont pas su se doter. Ce bonimenteur milliardaire formé à 36 métiers, comme il aimait le répéter, a su donner aux Italiens sortant des années de plomb et de mani pulite ce à quoi ils aspiraient pour retrouver leur insouciance et la fameuse dolce vita: ces jeux, à défaut de pain, qui leur font oublier le quotidien avec la légèreté niaise de la chansonnette qu’il pratiqua dans sa jeunesse, de la plaisanterie grasse, de la vacuité aguicheuse des veline, le parfait exemple de la dérive d’une Italie berceau de la culture classique, de l’éternité de Michel-Ange et Fellini vers la société du spectacle décortiquée par Adorno et Debord comme l’écrit l’historien Enzo Traverso: « l’Italie de Berlusconi a été le laboratoire d’une fusion entre l’économie, la politique, l’industrie culturelle et la communication; elle a incarné les différentes facettes de la domination par une figure charismatique de type nouveau, dont Adorno avait préfiguré les traits en soulignant la proximité entre la star et le dictateur. Rares sont les philosophes des années 1960 dont les écrits possèdent la même force prémonitoire; c’est le cas de Guy Debord, qui a annoncé l’avènement du monde réifié comme société du spectacle: « le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image. » »

Mais l’homme ne se laisse pas réduire aux clichés, comme le souligne la philosophe franco-italienne Anna Bonalume: « Chez lui, les aspects pieux et orgiaques coexistent: à la maison, il possède une collection de tableaux de peintres lombards du 16e siècle, mais pas de nus, pour ne pas offenser son épouse très croyante, et en même temps, il continue à donner de lui l’image d’un séducteur qui aime la compagnie des très jeunes femmes. Une contradiction qui représente bien la tension présente dans la société chrétienne italienne, entre la pudeur et le péché. »

On doit en effet se pincer en se remémorant le fameux procès des soirées bunga bunga. Il a fini par être acquitté dans les trois volets de ces soirées pimentées impliquant des prostituées, dont certaines mineures.

S’il fallait lui trouver un équivalent, ce serait sans doute Vladimir Poutine plus que Donald Trump, malgré leurs déboires judiciaires et leur commune phobie des juges. Poutine, l’ami véritable, le double inversé, secret, austère, moins porté sur les plaisirs de la vie mais tout aussi déterminé à façonner une société à son image. Un rapprochement bizarre, autant l’un reste imprégné de la culture soviétique de sa jeunesse et n’a jamais cru à la démocratie, autant l’autre est viscéralement anticommuniste et a constamment joué le jeu des élections, avec ses victoires et ses défaites. Sur l’Ukraine, il a oscillé entre le soutien affiché de son parti Forza Italia à la politique pro-ukrainienne de Giorgia Meloni, ex-admiratrice de Poutine, et ses critiques ouvertes contre le président Zelensky, accusé d’être responsable de la guerre par ses attaques dans le Donbass…

Et s’il était besoin encore de souligner le caractère hors norme du personnage, il a eu droit à des funérailles d’état, mais surtout, ce qui est inédit, à un deuil national imposé par celle qu’il a contribué à mettre au pouvoir, la très droitière Giorgia Meloni. Ce qui a déclenché la colère de la presse de gauche, mettant en balance un tel honneur et la condamnation pour fraude fiscale, l’appartenance à la loge P2, et les accointances avec Cosa Nostra. Berlusconi: une passion italienne jusqu’à sa dernière demeure.

Jean-Philippe Schaller