Comment Microsoft tire-t-elle son épingle du jeu de l'intelligence artificielle? — Genève Vision, un nouveau point de vue

0

Elle avait même essuyé des moqueries, il y a quelques années, lors du lancement de son moteur de recherche baptisé « Bing ». Sauf que maintenant, plus personne n’ose se moquer de Bing, surtout pas ses concurrents comme Google. C’est un investissement sur la durée dans OpenAI, la startup à l’origine de ChatGPT, qui a donné un coup de fouet à Microsoft et lui permet de bénéficier déjà de ses retombées techniques, avant les financières, pour doper ses produits.

Est-ce que tout cela est le résultat d’un heureux hasard pour Microsoft ou est-ce que c’est une stratégie de long terme qui porte ses fruits? Comment l’intelligence artificielle redessine-t-elle les rapports de force dans le domaine de la tech?

Howard Yu, professeur de la chaire LEGO® de management et d’innovation à l’IMD de Lausanne, était l’invité de l’émission Tout un monde ce lundi.

Tout un Monde: Est-ce qu’on peut parler d’un « retour » de Microsoft?

Howard Yu: A bien des égards, comme vous le décrivez, les changements sont vraiment rapides. Il ne faut pas oublier que, dans le secteur technologique, beaucoup d’entreprises apparaissent et disparaissent à un rythme très rapide. Si vous ratez un cycle de production, vous risquez de mettre l’entreprise en faillite.

Howard Yu, professeur de la chaire LEGO® de management et d’innovation à l’IMD de Lausanne

Pour Microsoft, il est évident qu’avec les capacités d’OpenAI et ChatGPT, dont peut profiter son moteur de recherche, cela a ouvert une nouvelle voie pour créer de la valeur et conquérir des parts de marché.

Mais ce qui fait surtout la différence, c’est la transformation à long terme de Microsoft. Il leur a fallu près de deux décennies pour prendre leur élan et parvenir à la situation actuelle.

Ce que nous observons aujourd’hui est donc le résultat cumulé de leurs efforts à long terme.

Donc, c’est le résultat d’une stratégie à long terme plus que d’un « accident »?

Je pense que c’est un peu les deux à la fois. C’est sûr qu’il est nécessaire d’avoir une vision à long terme, mais il faut aussi savoir s’adapter à l’environnement du moment. Ce qui est sûr, c’est que Microsoft est en train de se transformer.

Ils sont conscients de l’importance de l’informatique en nuage, donc ils développent leurs services d’informatique en nuage.

Désormais, on parle aussi beaucoup du modèle d’abonnement. L’entreprise a donc modifié son offre de base en proposant des abonnements plutôt que des licences perpétuelles. (…) Ils ont été capables de modifier tous leurs modèles d’affaires et s’ouvrir à de nouvelles idées.

Howard Yu, professeur de la chaire LEGO® de management et d’innovation à l’IMD de Lausanne

Donc, leur succès avec OpenAI, c’est la combinaison du hasard et d’une vision stratégique. Ils ont investi dans OpenAI pendant une longue période sans savoir s’il s’agirait d’un succès ou d’un échec. C’est la nature même de l’innovation!

Il faut s’engager dans une bonne courbe d’apprentissage… et c’est valable pour tout le monde, pour vos auditeurs aussi: il faut apprendre les bonnes choses pour mettre la chance de votre côté. Voilà l’histoire de Microsoft.

Microsoft ne savait pas ce qui allait venir mais ils ont fait en sorte de créer une entreprise qui soit prête pour le futur?

C’est tout à fait ça. Et ce n’est pas valable seulement dans la technologie.

Qu’il s’agisse d’une entreprise automobile, d’une compagnie d’assurance, d’une banque… il faut investir chaque jour dans le bon parcours d’apprentissage afin de pouvoir tirer profit de la chance et des opportunités quand elles se présentent. Si vous n’êtes pas préparé, le désastre peut vous frapper n’importe quand.

Howard Yu, professeur de la chaire LEGO® de management et d’innovation à l’IMD de Lausanne

L’informatique en nuage peut devenir un désastre pour vous, si vous ne proposez pas une offre adéquate. L’intelligence artificielle peut devenir un désastre si vous n’avez pas investi dans une participation minoritaire dès que c’était possible. Tout est donc une question de préparation et ça, c’est quelque chose que nous sommes en mesure de contrôler.

Que dire de Google? C’est un peu le contraire de Microsoft et ils sont en mode panique?

Oui, je pense que Google est vraiment en grande panique, en ce moment. C’est pourquoi ils ont fusionné leur unité DeepMind, à Londres, avec leurs opérations sur l’intelligence artificielle afin de développer certaines de ces technologies émergentes et de pouvoir arriver sur le marché avec des produits.

Howard Yu, professeur de la chaire LEGO® de management et d’innovation à l’IMD de Lausanne

Mais je pense que le problème de Google est que son organisation est trop décentralisée; ça vient de leur style de leadership. Presque tous les ingénieurs peuvent faire ce qu’ils veulent sans objectif bien posé et sans directives claires de l’entreprise. Donc, ils ont inventé beaucoup de choses fracassantes mais aucune d’entre elles n’a pu être développée comme un produit à large échelle.

Je pense donc que le facteur-clé du succès est d’essayer des choses, de rester ouvert d’esprit… mais en même temps d’avoir des intentions claires. Ce n’est pas parce qu’on se lance dans plein de petits paris dans tous les sens que ça va nous amener le succès.

À un moment donné, il est nécessaire de définir une orientation stratégique pour atteindre des objectifs fixés.

Google a été une entreprise pionnière qui a très vite acquis une position puissante. Est-ce que c’est l’exemple même d’un géant qui s’est endormi?

Oui, il y a un peu de ça. Prenons Bing, le moteur de recherche de Microsoft qui vous donne le résultat directement sous forme de texte plutôt que d’afficher un lien.

Cela menace directement le modèle de rentabilité traditionnel de Google. Si les internautes ne cliquent pas partout, Google ne perçoit plus de revenus liés aux clics.

Est-ce qu’ils ont raté le virage?

Je pense qu’ils n’ont pas vu ce qui se préparait… S’ils avaient analysé les choses en profondeur, ils auraient vu que la situation devenait très menaçante et que leur modèle d’affaires traditionnel était en danger.

Howard Yu, professeur de la chaire LEGO® de management et d’innovation à l’IMD de Lausanne

Est-ce qu’ils ont les ressources pour rebondir?

Le temps joue encore en leur faveur. Google continue de disposer d’une bonne quantité de talents en matière d’intelligence artificielle. Ils détiennent aussi encore de nombreux brevets. Et en termes de données sur les consommateurs, ils sont encore imbattables avec leur modèle actuel.

Mais la difficulté, c’est quand une entreprise entre dans une spirale descendante; elle peut perdre le contrôle de la situation assez rapidement.

On peut imaginer que Bing ou un autre moteur de recherche utilisant un format de type ChatGPT habitue les consommateurs à recevoir une réponse directe lorsqu’ils ont besoin d’une information au lieu d’obtenir des liens comme c’est le cas avec Google. (…)

Propos recueillis par Eric Guevara-Frey

Adaptation web: Eric Butticaz

Voir aussi le sujet du 19h30: En Chine, le marché du travail est bouleversé par le recours à l’Intelligence Artificielle

Apple en retrait sur l’IA

Un mot sur un autre géant de la Silicon Valley qui est là depuis très longtemps: Apple. On les sent un peu en retrait sur l’intelligence artificielle. Qu’en pensez-vous?

Howard Yu: Vous vous souvenez de Siri? Il existe toujours! D’une certaine manière, Apple a été un pionnier de l’IA, mais ils sont en train de perdre leur élan.

Ils n’ont tout simplement pas réussi à adopter la bonne courbe d’apprentissage et à continuer de s’améliorer, contrairement à Microsoft avec OpenAI. Or, pendant que vous échouez, le progrès continue…

A ce propos, n’oubliez pas IBM avec son intelligence artificielle Watson. lls sont aussi en perte de vitesse. En fait, je pense IBM avec Watson et Apple avec Siri ont souffert du syndrome « not invented here » (qui n’a pas été inventé ici). La façon dont ils abordent l’innovation repose sur un système très fermé, axé sur le secret. Et puis ils ne lancent pas un produit sur le marché avant qu’il ne soit parfait. Dans le monde du matériel, comme pour l’iPhone, c’est une excellente approche.

Mais lorsqu’il s’agit d’intelligence artificielle, vous êtes obligé de mettre le produit sur le marché avant qu’il ne soit parfait parce que vous avez besoin de grandes quantités de données pour l’entraîner et l’améliorer. (…)

Est-ce qu’ils devraient s’inquiéter?

Je pense qu’ils ne ressentent pas la même urgence que Google parce que, dans le cas de Google, la menace pèse sur les recettes de leur plus grande unité commerciale, c’est-à-dire l’unité de recherche publicitaire.

Apple reste essentiellement un fabricant d’appareils. Elle vend des services mais pas tellement autour de l’IA ou de l’informatique en nuage… ce sont plus des films, de la musique et les taxes prélevées sur la boutique d’applications.

Mais même si Apple ne ressent peut-être pas de difficultés immédiates, la réalité est là: si l’intelligence artificielle transforme notre façon de travailler, un géant de la technologie qui ne disposerait pas d’une forte capacité en matière d’IA serait limité dans sa capacité à créer de la valeur. (…) Si Apple n’accélère pas dans ce domaine-là, ce qu’elle propose comme expérience-utilisateur va beaucoup vieillir et sera dépassé… ça fera perdre à Apple sa capacité à créer de la valeur.