„La contre-offensive ukrainienne ne sera pas décisive” — Genève Vision, un nouveau point de vue

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Selon Michel Goya, historien militaire et invité de Géopolitis, il est très probable que la destruction ait été causée par le camp russe, « avec l’idée d’une part de neutraliser militairement toute la région. En inondant, ça interdit toute capacité de manoeuvre. Et en même temps, cela crée un problème humanitaire à gérer. Les Ukrainiens se retrouvent avec des milliers de gens à évacuer. Cela peut les gêner dans leur offensive. »

Mouvements sur le front

Depuis des mois, les Ukrainiens annoncent le lancement d’une contre-offensive militaire pour tenter de faire reculer les forces russes qui doivent tenir quelque 1000 km de front. Selon l’Institut pour l’étude de la guerre (ISW), les forces ukrainiennes seraient en train d’amorcer cette contre-offensive. L’Ukraine fait face depuis quelque temps à une recrudescence des frappes russes, notamment sur Kiev. La Russie est aussi ciblée par des attaques sur les territoires frontaliers de l’Ukraine. Des drones ont été envoyés sur Moscou.

« La multiplication des attaques russes que l’on a pu connaître ou des attaques ukrainiennes s’inscrit aussi dans la préparation ou la contre-préparation de cette offensive. De la même façon qu’avec la destruction du barrage de Kakhovka, il s’agit d’essayer de gêner ou d’entraver autant que possible le développement de cette opération », analyse Michel Goya, qui a été colonel au sein de l’armée française.

Deux camps préparés?

Les forces russes ont renforcé le front, avec des champs de mines, des tranchées et des « dents de dragon » antichars sur des centaines de kilomètres. Côté ukrainien, les autorités n’ont cessé de demander de nouveaux équipements militaires aux pays occidentaux qui les soutiennent. En mai, Joe Biden a finalement accepté que des avions de combat F-16 américains soient fournis à l’Ukraine par des pays alliés. Ces appareils ne seront pas livrés avant la fin de l’année, mais c’est un palier de plus qui est franchi.

« Vous avez effectivement des armes [livrées par les pays occidentaux] qui ont été très importantes, qui ont un impact très important », souligne Michel Goya. Il cite notamment le rôle des armes antichars, dont le célèbre Javelin américain, au début de la guerre, puis l’artillerie envoyée dans un deuxième temps, comme les canons français Caesar. Les lance-roquettes multiples fournis par les Américains ont aussi eu un impact certain. Les Occidentaux ont aussi livré des tanks et des missiles longue portée, les Storm Shadow fournis par le Royaume-Uni.

Mais l’armement ne fait pas tout, selon Michel Goya: « il n’y a pas d’arme miracle. Il y a des ensembles. Une armée, c’est un ensemble de compétences, de capacités, d’équipements bien sûr, de structures, de façons de voir les choses. etc. Vous pouvez envoyer des armes extrêmement modernes. Si vous ne savez pas les utiliser, cela ne sert pas à grand-chose. »

L’usure de la guerre

Mais après plus d’un an de guerre, les deux camps ont subi des pertes conséquentes en hommes et en matériel, même si elles semblent un peu moins importantes côté ukrainien, avec 30 à 40’000 morts au combat. Côté russe, le bilan s’élèverait à entre 46’000 à 70’000 morts, selon les sources. Ces chiffres restent très incertains et font l’objet d’une lutte de communication des deux côtés de la ligne de front.

La Russie aurait aussi perdu plusieurs milliers d’équipements militaires, endommagés, détruits ou capturés, dont entre 2000 et 3800 tanks. Le pays dispose de stocks importants et continue à produire de l’armement. Mais il manque de certains composants, à cause des sanctions occidentales, et serait contraint de se rabattre dans certains cas sur du matériel moins performant, selon un récent rapport du think tank américain CSIS.

Pour Michel Goya, « la contre-offensive [ukrainienne] ne sera pas décisive. Il faut déjà qu’elle soit un succès. (…) Il ne faut pas grignoter le terrain. Cela prendra des années et les Ukrainiens n’ont pas le temps. Dans un délai raisonnable, il faut des grandes victoires. Il faut percer le front et aller planter le drapeau sur un objectif important, sur Melitopol, sur Berdiansk, sur la mer d’Azov, s’ils attaquent dans cette région. Le succès est indispensable mais il ne sera pas suffisant pour gagner. Après cette opération X, il faudra une opération Y, une opération Z aussi pour aller un peu plus loin. »

Des opérations à venir pour lesquelles il faudra à nouveau alimenter les deux armées en matériel, alors que, selon Michel Goya, les consommations de munitions dépassent très largement les capacités de production dans les deux camps.

Elsa Anghinolfi