La foule et le monarque — Genève Vision, un nouveau point de vue

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Et pourtant Emmanuel Macron, tout à son hubris royale au moment où il s’apprêtait à recevoir à Versailles le roi Charles III et la reine consort, avant de devoir reporter la visite sine die pour cause de chaos, devrait se rappeler que les Français ont coupé la tête d’un roi après une révolution qui a fait trembler le monde, et sert encore de phare aux peuples en lutte. Certains manifestants « souhaitent que Macron subisse le même sort que Louis XVI » lit-on dans Courrier International. Depuis 1789, la plupart des grandes avancées sociales et politiques ont été obtenues dans la rue. Et la rue a puissamment parlé ces dernières semaines, contre cette réforme des retraites, qui va toucher surtout ces travailleurs de première ligne que Macron portait au pinacle quand ils ont tenu le pays à bout de bras pendant le Covid. Dans un texte très fort pour Mediapart, l’écrivain Nicolas Mathieu, Prix Goncourt 2018 pour « Leurs enfants après eux », relaie cette question au monarque : « Savez-vous quelle réserve de rage vous venez de libérer ? »

La réponse est cinglante : « L’émeute ne l’emporte pas sur les représentants du peuple » et « la foule n’a pas de légitimité face au peuple qui s’exprime souverain à travers ses élus » ; sous-entendu, la foule haineuse qui s’en prend aux élus, comme il a tenu à le préciser. Un argument repris dans un tweet par l’ancien ambassadeur français aux États-Unis Gérard Araud.

Un des pires héritages de la Révolution, c’est la légitimité que s’arroge régulièrement « la rue » – c’est à dire une minorité parisienne – de représenter le pays contre les institutions constitutionnelles.

— Gérard Araud (@GerardAraud) March 22, 2023

La rue a parlé, mais au château personne n’a voulu écouter. Comme si les puissants tablaient sur la lassitude de cette « foule » étranglée par les journées de grève sans salaire. Ou pire encore, sur une dérive violente façon gilets jaunes justifiant une féroce répression policière.

Mercredi, dans une allocation programmée dans les journaux télévisés de 13h pour s’adresser en priorité à la France rurale et des petites villes et aux retraités qui regardent ces journaux, Emmanuel Macron est resté droit dans ses bottes : pas de remaniement ministériel, pas de dissolution de l’assemblée nationale, et pas de référendum. Au risque de voir son quinquennat s’achever, à peine commencé.

Jean-Philippe Schaller