„La guerre en Ukraine aurait pu être évitée si on avait traité la Russie comme un véritable partenaire” — Genève Vision, un nouveau point de vue

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Les manifestations ont duré trois mois et se sont terminées dans un bain de sang, avec plus de 100 morts. Mais les Ukrainiens de la place Maïdan ont néanmoins obtenu le départ du président pro-russe Viktor Ianoukovitch et le maintien de l’accord avec l’Union européenne.

Si la perspective d’une guerre d’invasion de la Russie contre l’Ukraine n’était pas envisagée à l’époque, la lutte d’influence qui se jouait autour du pays était, elle, déjà bien réelle depuis de nombreuses années. « Effectivement, sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire. Et il y a un intérêt stratégique de la part des Etats-Unis à pouvoir rapprocher l’Ukraine du camp occidental », relève Pascal Boniface, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), dans l’émission Géopolitis.

Pascal Boniface, directeur de l’IRIS

Mais la guerre n’était pas inéluctable pour le géopolitologue, qui pointe les erreurs commises selon lui par les pays occidentaux: « La guerre au Kosovo, l’élargissement de l’Otan, le déploiement d’un système antimissile qui remettait en cause la parité nucléaire entre Moscou et Washington, l’intervention en Libye, tout ceci a finalement fait penser à la Russie qu’il n’y avait pas de place pour elle dans une entente avec les pays occidentaux et Poutine en a commis la conclusion cruelle et absolument catastrophique de recourir à la guerre. »

Les positions russes

Le conflit qui dure maintenant depuis plus d’un an et demi a coûté la vie à six civils par jour en moyenne, au cours des six derniers mois, selon l’ONU. Les militaires tués se compteraient en dizaines de milliers. Et la situation sur le front semble figée, malgré la contre-offensive lancée en juin par l’armée ukrainienne.

Pour Pascal Boniface, « il faut bien être clair: la Russie a commis une faute irréparable en faisant la guerre et [en commettant] des crimes de guerre, mais cette guerre aurait pu être évitée si on avait plus traité la Russie comme un véritable partenaire et non pas comme un pays qui ne comptait plus sur la scène internationale et duquel on pouvait finalement ne pas tenir compte. »

Pascal Boniface, directeur de l’IRIS

Depuis le début de l’offensive, la Russie est à nouveau perçue par les pays européens comme la principale menace sur le continent. Elle a obligé les Etats-Unis à confirmer fermement leur engagement et à déployer de nouvelles forces en Europe. Mais Moscou pourrait aussi ressortir affaibli de ce conflit qui dure.

Les pays occidentaux ont adopté de nombreuses sanctions à l’encontre de la Russie, dont l’économie résiste pour le moment, grâce notamment à la hausse du prix du pétrole. Le pays peine à se fournir en armement et pourrait chercher un soutien matériel auprès d’un autre pays sous sanctions, la Corée du Nord. La Russie a aussi vu une partie de sa population fuir par crainte de la répression qui s’accentue dans le pays, mais aussi de la mobilisation.

Les Etats-Unis renforcés en Europe

Pour l’instant, estime Pascal Boniface, ce sont les États-Unis qui sortent renforcés après presque deux ans de guerre, mais aussi l’Alliance atlantique construite autour de la puissance militaire américaine: « Tous les pays européens en rangs serrés disent: ‘Protégez-nous. Nous avons peur de la Russie!’. Ce qui est d’ailleurs un peu irrationnel, parce que si la Russie n’est pas capable de conquérir l’Ukraine, d’arriver à Kiev, comment va-t-elle arriver à Varsovie, Berlin ou Paris? Il y a quelque chose d’irrationnel, mais l’Otan n’a jamais été aussi bien portante. »

Mais à plus longue échéance, le conflit pourrait jouer en faveur de la Chine. « La Chine se promène dans le reste du sud – ce qu’on appelle le Sud global – pour dire: ‘Regardez ce qui se passe. Nous souhaitons la paix mais à cause des Américains qui entretiennent la guerre en livrant des armes à l’Ukraine, cette guerre continue. Vous voyez bien que c’est plutôt avec nous qu’il faut traiter’ », estime Pascal Boniface.

Mi-octobre, Xi Jinping recevait Vladimir Poutine en marge du forum des « Nouvelles routes de la soie », le grand programme chinois de développement d’infrastructures à l’étranger. Il a souligné la confiance croissante entre la Chine et la Russie: « La Chine est prête à travailler avec la Russie pour saisir avec précision la tendance générale de l’histoire, suivre la tendance du développement mondial, toujours s’inscrire dans les intérêts fondamentaux de nos deux peuples. » Une proximité affichée à plusieurs reprises depuis le début du conflit.

Revoir l’émission Histoire vivante sur les relations entre la Chine et les Etats-Unis: Chine-Etats-Unis: la nouvelle guerre froide

Elsa Anghinolfi / Jean-Philippe Schaller