La mesure du temps, clé de voûte des puissances à travers l'Histoire — Genève Vision, un nouveau point de vue

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Trois mille ans avant notre ère, les Babyloniens avaient déjà séparé l’année en douze périodes de trente jours. Grâce à leur maîtrise de l’astronomie et en se basant sur les cycles de la lune, ils pouvaient anticiper le retour des saisons et ainsi gérer au mieux leur agriculture. Dès lors, le temps devient un enjeu car sa maîtrise permet l’organisation d’une société et de son économie.

Une heure de 60 ou 80 minutes, selon la saison

Puisqu’elles sont basées sur le Soleil, durant l’Antiquité les heures n’ont pas toutes la même durée. Au solstice d’été, l’heure compte 80 minutes. Lors de celui d’hiver à l’inverse, elle n’en compte que 40. On est encore loin de l’heure universelle. Mais rien n’arrête le progrès.

Dans la Rome antique d’Auguste et Jules César, les cadrans solaires sont partout. Certains, sur les villas patriciennes, sont de véritables œuvres d’art. Ils marquent à la fois la culture de leur propriétaire et sa richesse. Mais l’heure du moment présent ne suffit pas, il faut aussi pouvoir gérer le temps long. Or le calendrier romain, qui remonte au huitième siècle avant J.-C., est des plus farfelus. A la fin de chaque année, on ajoute un mois ou deux pour être en conformité avec les saisons. Résultat: les vendanges sont parfois fêtées au printemps.

Lors de son arrivée au pouvoir, Jules César engage un astronome et y remet bon ordre. Il décide que l’année commence le premier janvier. Les nouveaux mois sont nommés en fonction des dieux et des déesses: Janus pour janvier, Junon pour juin… Ou de son fils Augustus pour le mois d’août. C’est le calendrier julien, employé en Europe jusqu’à son remplacement par le calendrier grégorien à la fin du XVIe siècle. En changeant littéralement le cours du temps, César consolide son empire et assoit sa domination.

L’heure embarquée

La recherche de l’exactitude se poursuit, surtout dans les pays du monde musulman qui progressent à toute vitesse dans les domaines des mathématiques, de la géométrie ou de la physique. Dans le monde chrétien, à la fin du Moyen-Âge, c’est une invention mécanique qui va influencer l’humanité tout entière: l’horloge. Au XVIIe siècle, elle est améliorée par Christian Huygens, un savant hollandais au service de Louis XIV, le fameux Roi-Soleil. Huygens réussit à donner à chaque seconde la même durée, avec une variation de seulement quinze secondes par jour, un exploit pour l’époque.

Mais Huygens pense plus loin. Il est sûr qu’une horloge précise peut aider à déterminer la position longitudinale. Les explorations maritimes en seraient alors grandement facilitées. Seulement les horloges embarquées ne supportent pas les mouvements du bateau ni la poussière; elles se détraquent. Un écart de quatre minutes équivaut à un degré de longitude, soit une centaine de kilomètres sur l’équateur. Largement de quoi s’échouer ou se perdre.

La rapidité, synonyme de rentabilité

Le temps devient un objectif stratégique, aussi bien militaire qu’économique. Pour atteindre cet objectif, l’amirauté britannique lance en 1714 un concours visant à la mise au point de la première horloge marine fiable. Après quelques tentatives infructueuses, John Harrison, artisan ébéniste et horloger autodidacte, y parvient. Grâce à lui, les Britanniques déjà fort bons navigateurs obtiennent un avantage supplémentaire sur leurs concurrents: la rapidité. Et donc, en termes économiques, une meilleure rentabilité de leur commerce maritime, qui contribuera pendant des décennies au rayonnement de l’Empire.

Avec la révolution industrielle et le développement du chemin de fer, un autre défi se présente. Car les voyageurs, selon leur lieu de résidence, ne vivent pas à la même heure. Aux Etats-Unis par exemple, le passager d’un train qui traverse le pays doit régler sa montre 75 fois durant le trajet. La confusion créée par ces horaires disparates est à l’origine de nombreux accidents ferroviaires. Synchroniser les horloges devient une priorité.

En 1884, la Conférence de Washington choisit le méridien de Greenwich comme référence pour la création d’un système de fuseaux horaires. C’est celui que nous utilisons aujourd’hui encore et qui sert également à notre système de géolocalisation GPS. Toutes les régions du globe peuvent alors synchroniser leur montre, en fonction de leur longitude et grâce au Temps universel coordonnée. Le monde rétrécit d’un coup, il ne sera plus jamais le même.

>>Voir le documentaire complet  « La fabrique du temps », de Herlé Jouon (France, 2021)

Les documentaires RTS, Franck Sarfati

Des océans aux étoiles

D’abord embarquée dans les navires, les horloges sont aujourd’hui envoyées dans l’espace où elle joue un rôle capital pour synchroniser l’heure mondiale. Elles sont la clé de voûte des applications du monde numérique: GPS, télécommunications, transactions bancaires… Les enjeux économiques qui en dépendent sont gigantesques et l’erreur, même minime, n’est pas permise.

D’où l’avènement d’horloges atomiques ultra précises (écouter l’audio ci-dessous) qui, entre autres tâches, déterminent la distance et la position des sondes spatiales en mesurant l’aller-retour du signal envoyé. Dans ce domaine de l’infiniment grand, un écart d’une nanoseconde (un milliardième de seconde) se transforme au bout de six semaines en une milliseconde, ce qui équivaut à une distance de 300 kilomètres.