La Suisse peut-elle défendre ses idéaux au Conseil de sécurité de l'ONU? — Genève Vision, un nouveau point de vue

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Il semble donc courageux que la Suisse, candidate à un siège pour les années 2023/24, mette la politique des droits humains au cœur de sa lettre de candidature. On peut y lire textuellement: «Le respect des droits de l’homme, y compris des libertés civiles, permet de prévenir les conflits et favorise le développement pacifique et durable des sociétés.»

L’élection, qui aura lieu en juin, n’est qu’une formalité. L’offre que la Suisse souhaite faire briller sur la scène internationale dans le cadre de sa politique étrangère consiste en une médiation en cas de conflit ainsi qu’en une promotion de la paix et des principes démocratiques fondamentaux tels que le partage du pouvoir et l’inclusion.

Continuité plutôt que rupture

«Cela ne surprendra personne, pas même la Russie, si la Suisse représente et défend au Conseil de sécurité les positions pour lesquelles elle est réputée au niveau international», explique Fabien Merz, chercheur sur la politique étrangère et de sécurité suisse au Center for Security Studies de l’EPF de Zurich. Il est convaincu que la Suisse pourra également défendre ses valeurs au sein du Conseil de sécurité de l’ONU: «La Suisse mène traditionnellement une politique étrangère indépendante, elle est connue pour cela sur la scène internationale. Cela ne devrait pas changer avec une adhésion au Conseil de sécurité».

De plus, la Suisse a déjà dû prendre, par le passé, des positions qui allaient à l’encontre de certaines grandes puissances, par exemple en tant que membre du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, dont le siège est à Genève.

«Retour de flamme alarmant» contre la société civile

Pour Leandra Bias, politologue de la fondation Swisspeace, une présence temporaire de la Suisse à la table des grandes puissances offre plusieurs opportunités. Elle espère une meilleure intégration de la société civile dans l’organe suprême de l’ONU ainsi qu’un renforcement de la promotion féministe de la paix.

Leandra Bias a mené des recherches sur les régimes autoritaires et a constaté que l’augmentation actuelle de l’autoritarisme et de l’autocratisme s’accompagne systématiquement de violations des droits de l’humain. Elle cite comme exemple une attaque – échouée – de la Russie au Conseil de sécurité de l’ONU contre les droits des femmes. Dans l’agenda de l’ONU «femmes, paix et sécuritéLien externe», lancé il y a 21 ans, la Russie voulait édulcorer la protection des femmes contre la violence sexospécifique. Seule la famille aurait été protégée, et non plus la femme en tant qu’individu.

«Il est effrayant de constater que ces acquis peuvent être remis en cause au plus haut niveau», estime Leandra Bias, qui parle d’un «retour de flamme alarmant». Selon elle, la Suisse doit profiter de son siège pour appeler ces problèmes par leur nom.

La sécurité humaine aussi à l’intérieur du pays

La politologue suisse attend notamment avec impatience de savoir si, et comment, la Suisse fera valoir ses efforts dans le domaine de la promotion féministe de la paix au Conseil de sécurité.

Elle cite en outre le thème de la sécurité humaine qui, en Suisse, ne figure que sur l’agenda global. «La sécurité humaine est aussi un thème de politique intérieure, car elle concerne les femmes et les minorités, mais également es personnes structurellement défavorisées ou handicapées». Selon Leandra Bias, le fait que la Suisse copréside cette année le groupe de pays chargé de mettre en œuvre l’agenda de l’ONU mentionné plus haut (voir encadré) pourrait servir de levier.

Pour Leandra Bias, le gouvernement suisse s’est déjà comporté de manière exemplaire sur un point avant l’élection : Berne avait signalé très tôt qu’elle ne ferait pas cavalier seul dans sa mission à New York, mais qu’elle concerterait les organisations de la société civile. «Les canaux qui permettent à la société civile de participer sont très précieux, surtout aujourd’hui», souligne-t-elle.

La Suisse doit d’ores et déjà soutenir les décisions du Conseil

Simon Hug, professeur à l’Institut de sciences politiques et de relations internationales de l’Université de Genève, y voit également des opportunités: «Une adhésion temporaire au Conseil de sécurité permettrait à la Suisse de mieux lier les décisions de ce dernier à ses propres intérêts». Selon lui, il ne faut pas sous-estimer les possibilités offertes par une telle fonction. Simon Hug cite le droit de proposer des résolutions ainsi que les moyens formels et informels d’exercer une influence.

Aux sceptiques qui invoquent, par exemple, la neutralité de la Suisse, Simon Hug rétorque: «Même en tant que non-membre du Conseil de sécurité, la Suisse doit soutenir des décisions auxquelles elle n’a pas participé».

Risque de contre-mesures

Malgré l’optimisme des experts, Paul Widmer, diplomate helvétique de longue date, considère cette perspective comme une erreur. En siégeant au Conseil de sécurité, la Suisse devra souvent choisir son camp, sinon son abstention affaiblira l’organe déjà fragilisé qu’est l’ONU. «Cela ne correspond pas à son rôle de médiatrice dans les conflits internationaux, au contraire, ce rôle risque d’en pâtir», estime Paul Widmer.

En revanche, si elle prend parti, certains membres pourraient lui en vouloir et prononcer des mesures directes ou indirectes à son encontre, par exemple dans le domaine des échanges économiques ou des bons offices. De plus, elle mettrait en danger le rôle de Genève en tant que plateforme diplomatique internationale.

Paul Widmer voit aussi des risques concrets, notamment pour les missions humanitaires du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), qui a son siège en Suisse. «Une prise de position partisane pourrait rendre l’aide du CICR plus difficile, voire impossible».

Davantage de divisions dans la société suisse

Paul Widmer craint également des répercussions négatives à l’intérieur du pays. «Il ne fait aucun doute que le ministère des Affaires étrangères s’engagera à communiquer avec force les décisions prises au Conseil de sécurité sur le plan de la politique intérieure. Mais je suis certain que le fait de siéger au Conseil de sécurité entraînera une augmentation des divisions à l’intérieur du pays. Et nous aurions pu nous épargner cela».

Son credo: la Suisse a un rôle à jouer à l’ONU, mais pas au Conseil de sécurité, où les cinq puissances permanentes disposant du droit de veto ont de toute façon leur mot à dire. Sa place est à l’Assemblée générale, qui est un organe consultatif. «La Suisse peut y faire entendre sa voix et apporter son expérience. Car sa mission est et reste de servir de médiateur entre les nations avec discrétion».

Renat Kuenzi pour SWI swissinfo.ch