L’armée ukrainienne à l’épreuve des lignes de défense russes

21 juin 2023

L’armée ukrainienne a annoncé lundi avoir reconquis le village de Pyatykhatky, situé sur le front sud du conflit. Selon le ministère de la Défense, ce sont 113 km2 qui auraient été repris en une dizaine de jours de contre-offensive. Des succès que les experts estiment pour l’instant relatifs, alors que les Russes se terrent derrière leurs lignes de défense.

Le reportage d’un envoyé spécial en Ukraine pour Le Monde dresse une situation plus compliquée que l’année dernière pour les forces ukrainiennes, qui avaient alors réussi deux contre-offensives majeures dans les régions de Kharkiv (est) et de Kherson (sud-ouest).

Un militaire ukrainien se tient à côté d'un véhicule de combat d'infanterie russe détruit dans le village libéré de Blahodatne
Serhii Nuzhnenko - Radio Free Europe/Reuters

Un militaire ukrainien se tient à côté d'un véhicule de combat d'infanterie russe détruit dans le village libéré de Blahodatne

Si la plupart des experts s’accordent à dire qu’il est encore trop tôt pour effectuer des analyses détaillées des opérations en cours, les soldats ukrainiens et leurs supérieurs rencontrés par le quotidien français décrivent tous une « armée russe désormais mieux préparée » à tenir ses positions.

« Auparavant, les Russes attaquaient comme dans les manuels militaires, de manière frontale et sans parvenir à nous surprendre. Désormais, ils sont plus mobiles, plus flexibles », estime un commandant de bataillon ukrainien.

Une armée russe en adaptation?

D’autres soldats et responsables ukrainiens, rencontrés cette fois-ci par le New York Times, évoquent aussi ces changements tactiques.

Les forces du Kremlin ne lanceraient plus leurs colonnes de blindés à l’assaut de manière risquée, préférant désormais patienter pour repérer les positions ukrainiennes, notamment à l’aide de drones, de plus en plus présents dans le ciel d’Ukraine.

Globalement, si Kiev apparaît relativement bien armée et renforcée pour sa contre-offensive, les troupes russes ont aussi pu sensiblement améliorer leur coordination concernant l’artillerie et le soutien aérien.

En grande partie empêchée d’opérer depuis le début de l’invasion, l’armée de l’air russe a adapté ses tactiques pour pouvoir attaquer les forces ukrainiennes sans risquer la perte d’appareils. La Russie a davantage recours à des bombes planantes, qui permettent aux avions de larguer leurs projectiles et d’activer leur guidage à une distance allant jusqu’à 50 km, évitant ainsi les systèmes anti-aériens ennemis.

Des soldats ukrainiens décrivent également, sur la ligne de front sud, des attaques constantes d’hélicoptères qu’ils parviennent difficilement à abattre.

Un hélicoptère d’attaque russe Ka-52 vole près d’un bâtiment fortement endommagé dans la ville de Popasna, dans la région de Lougansk. [Alexander Ermochenko – reuters]

En terrain miné

Mais au-delà de l’adaptation tactique, ce sont surtout les lignes de défense que la Russie a patiemment construites au cours des sept derniers mois qui restent l’obstacle numéro un.

La première ligne est essentiellement constituée de nombreux champs de mines, de fossés antichars et de dents de dragons. Certaines des mines antipersonnelles ne possèdent aucun élément métallique et peuvent donc déjouer les détecteurs ukrainiens, ce qui rend toute avancée difficile.

Difficile mais pas impossible. Le but de cette ligne est avant tout de retarder les troupes ukrainiennes en les obligeant à prendre des chemins étroits, ce qui en fait une cible de choix pour l’artillerie russe.

Distante en général de quelques kilomètres, la deuxième ligne se compose essentiellement de réseaux souterrains, d’abris en béton et en bois plus lourdement armés, qui peuvent s’appuyer les uns sur les autres.

Plus d’une dizaine de kilomètres plus loin, une troisième ligne regroupe l’essentiel de l’artillerie. Là, des blindés et des chars sont aussi stationnés et peuvent permettre de lancer des contre-attaques si des premières percées ukrainiennes sont constatées.

Les trois lignes de fortifications sont sans surprise couverte par un système de défense anti-aérienne dense et par de très nombreux drones armés ou de surveillance.

Ces positions défensives en couches successives sont « un véritable défi » pour l’armée ukrainienne et il est encore trop tôt pour juger si elle sera capable de les surmonter, explique un responsable américain sous couvert d’anonymat auprès du New York Times.

Réécouter le reportage de Tout un monde sur la contre-offensive ukrainienne et les lignes de défense russes: La contre-offensive ukrainienne

Un brouillard de guerre persistant

Mais si les premiers éléments et témoignages dépeignent une situation compliquée et des défenses russes solides, les plans de la contre-offensive ukrainienne restent inconnus.

La plupart des analystes s’accordent d’ailleurs à dire que le gros des forces n’a pas encore été engagé. Selon Michel Goya, ex-colonel de l’armée française, une dizaine de brigades seraient encore disponibles.

Sur Twitter, l’historien militaire Cédric Mas met d’ailleurs en garde contre tout excès d’interprétation. D’après lui, la propagande russe tournerait actuellement à plein régime et parviendrait en partie à influencer nos perceptions de l’armée russe, alors même que la bataille est en cours.

Avantages et faiblesses de l’armée russe

D’après les experts militaires, le réseau massif de défense russe permet pour l’instant de ralentir considérablement les opérations offensives.

« Ils ont eu des mois pour créer un plan défensif. Ils ont creusé et utilisé le terrain pour poser des pièges un peu partout et des mines », déclare Dara Massicot, chercheuse spécialiste de l’armée russe à la Rand Corporation, institution américaine spécialisée dans l’analyse stratégique.

Relire également: Situation sur le terrain et scénarios possibles: ce que l’on sait de la contre-offensive ukrainienne

Pour cette spécialiste, bien que le moral reste globalement bas dans les rangs russes, il serait erroné de compter sur un effondrement rapide du front.

« J’observe depuis la semaine passée une concentration d’unités russes dans le sud, dans les environs de Zaporijjia (…) leurs positions sont prêtes. Sur les réseaux sociaux, je vois des personnes nerveuses mais pas de panique (…) Je ne dis pas qu’il s’agit d’une armée russe réformée ou confiante, mais ils s’adaptent. Je ne dis pas non plus que le moral des Russes ne craquera pas lorsqu’il sera testé de près sur le front; il s’est déjà fissuré ailleurs par le passé, après les premiers contacts (..) Mais je ne recommanderais juste pas de plans qui reposeraient sur la croyance en un effondrement du front en raison d’un moral déficient des troupes russes », détaille-t-elle dans une série de tweets.

En se terrant derrière ses positions défensives, la Russie semble vouloir casser toute dynamique ukrainienne et ralentir le rythme du conflit, jusqu’à l’enlisement. Il apparaît en effet inenvisageable de voir prochainement la Russie franchir ses propres lignes de défense pour une nouvelle offensive, car elle serait à son tour bloquée et entravée par les champs de mines, tranchées et autres fossés qu’elle a elle-même mis en place.

De l’avis des experts, cette stratégie, efficace pour l’instant, comporte toutefois des lacunes sur le long terme. « Le point faible de cette défense élastique est qu’elle ne peut pas tenir dans la durée sur une ligne aussi longue (plus de 1000 kilomètres) alors que chaque attaque l’affaiblit progressivement. Il n’est en effet pas possible de reconstituer la première ligne, ni de compenser les pertes de la deuxième sans entamer les réserves de la troisième, sollicitées sur toutes les zones du front attaquées », résume dans une note de blog Guillaume Ancel, ancien officier de l’armée française.

Malgré des améliorations, Moscou continue de manquer d’une structure de commandement durable et efficace et les troupes positionnées sur le front restent également de valeur très inégale, ce qui pourrait offrir des opportunités à l’armée ukrainienne.

Tristan Hertig