„Le régime turc est assez liberticide, mais on ne peut pas se passer de la Turquie comme facteur d'équilibre” — Genève Vision, un nouveau point de vue

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« Erdogan est le seul chef d’Etat qui continue à discuter avec Volodymyr Zelensky et avec Vladimir Poutine. Et c’est très important », relève Didier Billion, directeur adjoint de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) et invité de Géopolitis. La Turquie avait réussi à négocier, en partenariat avec l’ONU, un accord pour permettre l’exportation de céréales produites en Ukraine, malgré la guerre. Grâce à ce texte, près de 33 millions de tonnes de produits agricoles ukrainiens avaient pu quitter le pays entre juillet 2022 et juillet 2023.

Didier Billion

Recep Tayyip Erdogan n’a pas réussi à convaincre Vladimir Poutine de prolonger cet accord, qui a pris fin le 17 juillet dernier, mais les deux dirigeants continuent d’échanger régulièrement. En septembre, le président Erdogan était reçu par son homologue russe à Sotchi où ils ont évoqué le développement du commerce entre les deux pays. « Les relations entre Poutine et Erdogan sont ambivalentes. A la fois, elles sont fluides, fréquentes, et réelles. Et en même temps, il y a des divergences », souligne Didier Billion. Les Russes et les Turcs ont soutenu des camps opposés dans la guerre civile syrienne, mais aussi en Libye. Ils ont également des intérêts différents dans le conflit qui oppose l’Azerbaïdjan et l’Arménie.

La Turquie maintient aussi des relations avec l’Ukraine. Elle livre de l’armement à Kiev, comme les fameux drones militaires Bayraktar qui ont contribué à enrayer l’avancée russe au début de la guerre. Le volume des transferts d’armes de la Turquie à l’Ukraine a été multiplié par 10 entre 2021 et 2022, selon les chiffres du Sipri. Cette position parfois ambivalente a fait de la Turquie un acteur diplomatique incontournable depuis le début de la guerre. Elle est aussi révélatrice de la politique d’équilibriste menée par la Turquie de Recep Tayyip Erdogan.

La Turquie et l’Europe

« La difficulté avec Erdogan, qui est un négociateur hors pair, c’est de savoir où placer le curseur et accepter de continuer le dialogue », estime Didier Billion. En juillet, Ankara avait tenté d’obtenir une avancée sur le dossier européen en échange de son accord de principe pour l’adhésion de la Suède à l’Otan. Les négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne ont été ouvertes en 2005, mais sont au point mort. Et l’Europe n’envisage pas de relancer le processus pour l’heure, comme l’a rappelé le commissaire européen à l’élargissement, Oliver Varhelyi, début septembre.

Pour autant, les dirigeants européens ont prêté une oreille attentive à la demande formulée par la Turquie, souligne Didier Billion: « Cela pose toute la question de l’importance géopolitique de la Turquie. Même si on peut critiquer le régime d’Erdogan, qui est assez liberticide, il faut bien le reconnaître, on ne peut pas se dispenser de la Turquie comme un facteur d’équilibre au niveau régional, voire international. »

La Turquie est aussi importante en tant que hub énergétique alors que l’Europe cherche de nouveaux moyens de se fournir en gaz, sans passer par la Russie. « Vous avez l’Azerbaïdjan. Vous avez les pays arabes qui sont tout proches et qui tous essaient de faire passer une partie de leur production par des pipelines ou des gazoducs qui vont passer par la Turquie. La Turquie en profite à la fois pour des raisons financières, parce que tout cela est un gain pour eux, mais s’en sert aussi pour des raisons politiques », précise Didier Billion.

L’alliance américaine

Ankara entretient aussi des relations compliquées avec Washington. Les Etats-Unis avaient mis la Turquie sous sanctions en 2020 pour avoir acheté le système de défense aérienne russe S-400. Ankara est à nouveau sous pression dans le cadre de la guerre en Ukraine. L’administration Biden a annoncé mi-septembre sanctionner cinq entreprises turques accusées d’aider la Russie à contourner les sanctions occidentales.

Pour autant, les Etats-Unis n’ont aucune envie de voir la Turquie s’éloigner de l’Otan, dont elle est membre depuis 1952. « Erdogan est parfaitement conscient de cela. Il s’en sert comme d’un levier, voire peut-être parfois comme d’un moyen de chantage », selon Didier Billion qui estime que pour la Turquie aussi l’Alliance reste une « véritable assurance-sécurité ». Le chercheur ne croit pas à une sortie de l’Otan dans un avenir proche. « Mais je ne sais pas ce qu’ils feront dans 10 ou 15 ans », conclut-il.

Elsa Anghinolfi