„Poutine n'a pas un discours de désinformation, mais un discours carrément faux” — Genève Vision, un nouveau point de vue

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Libérer et nettoyer l’Ukraine des nazis, ce récit a été martelé sans preuve durant des mois sur les principales chaînes de télévision russes et instillé par le Kremlin bien avant le début de l’offensive. Selon un dernier sondage indépendant de l’institut Levada, le soutien des Russes à l’offensive en Ukraine se maintient à un niveau très élevé, à 73%.

« Tout à fait au début, c’était très frappant de voir les experts sur les plateaux de télévision expliquer que les Russes ne croyaient pas ce que racontait Poutine. Comme si les experts ne pouvaient pas admettre que ce discours totalement faux pouvait être convaincant », se souvient l’historienne et politiste Isabelle Veyrat-Masson invitée dans Géopolitis. « Or on s’aperçoit que ce discours-là, finalement, il n’est pas rejeté massivement. (…) On a découvert que Poutine avait beaucoup plus de crédibilité dans son discours que les anciens dirigeants soviétiques. »

Essentiellement à destination des Russes, ce discours ne se situe même plus dans le registre de la désinformation, tient d’emblée à préciser Isabelle Veyrat-Masson. « Poutine n’a pas un discours de désinformation, il a un discours carrément faux. Il parle de forces nazies qui occuperaient l’Ukraine et que les Russes seraient chargés de faire disparaître, un peu comme pendant la Seconde Guerre mondiale (…) Il n’y a pas l’idée de diffuser des fausses nouvelles ou de tromper. Il y a véritablement quelqu’un à la tête d’un État qui explique par des raisons aberrantes une action politique », dit-elle.

Guerre de communication

NewsGuard, une start-up américaine spécialisée dans l’analyse des fake news, a identifié plus de 300 sites qui diffusent de la désinformation sur la Russie et l’Ukraine (chiffre au 16 novembre). Parmi les plus influents: les sites russes Russia Today, TASS et Sputnik News. Rien que sur Facebook et Instagram, Meta dit avoir bloqué 2365 comptes et pages après avoir démantelé un réseau basé en Russie qui propageait de fausses nouvelles en Europe.

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En Russie, la parole est plus verrouillée que jamais. La Douma – la chambre basse du Parlement russe – a adopté en mars une loi punissant les auteurs de « fausses nouvelles » visant à « discréditer » l’armée russe, soit des informations contraires à la voix du Kremlin. Les contrevenants risquent jusqu’à 15 ans de prison. Dans la foulée, Instagram, Facebook et Whatsapp ont été interdits en Russie. De nombreux médias russes indépendants et étrangers ont également été bloqués par le régulateur des télécommunications ou ont décidé de quitter le pays. « Pour que l’opinion publique ne puisse pas regimber, réagir négativement à ce que racontait le pouvoir, il s’est organisé pour qu’il n’y ait pas d’information alternative, contradictoire. (…) Il a bloqué l’information qui venait de l’extérieur », relève Isabelle Veyrat-Masson.

Côté occidental, l’Union européenne a banni depuis mars les médias russes Russia Today et Sputnik News de son territoire. La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen justifiait cette décision pour empêcher ces médias de « diffuser leurs mensonges » et « semer la division dans notre Union. » « Là, je ne sais pas si nous avons eu tellement raison », se questionne Isabelle Veyrat-Masson. « Cela pose l’hypothèse que nous sommes finalement fragiles. (…) En interdisant cette source d’information, est-ce qu’on ne s’est pas privés d’essayer de comprendre ce que pense l’ennemi ? »

Comment informer ?

Depuis le début du conflit, Maurine Mercier est correspondante en Ukraine pour la RTS, Radio France et la RTBF. Elle connaît bien ces mécanismes de désinformation en temps de guerre. « C’est extrêmement compliqué de travailler ici. Parce que d’un côté il y a la propagande russe, extrêmement puissante. Et de l’autre côté, il y a l’art du storytelling ukrainien », dit-elle. « Il faut faire extrêmement attention à ce qu’on voit derrière nos écrans. Il y a véritablement un fossé entre ce qu’on lit sur les réseaux sociaux et la réalité, c’est vraiment deux mondes complètement parallèles. »

La journaliste, qui a notamment témoigné des atrocités commises par les militaires russes dans la ville de Boutcha, estime que les reporters européens doivent aussi être capables de se méfier d’eux-mêmes: « Evidemment que dans cette guerre il y a un agresseur – la Russie – et un agressé – l’Ukraine. Mais cela ne veut pas dire que tout ce que fait l’Ukraine est forcément recommandable et que tout ce que fait la Russie est forcément condamnable. (…) Il faut absolument pouvoir se confronter à la réalité, poser toutes les questions, peu importe les camps. »

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Isabelle Veyrat-Masson

Preuves à l’appui

Contredire la propagande, vérifier l’origine d’images ou de documents est un travail souvent titanesque. Certains journalistes, chercheurs, ONG ou simples amateurs recourent de plus en plus à ce qu’on appelle l’OSINT, acronyme d’Open-Source INTelligence, soit le renseignement à partir de l’analyse de données accessibles au grand public. Images de webcam, sur les réseaux sociaux, photos satellite ou rapports en ligne peuvent constituer des preuves pour confirmer ou infirmer une information. Le New York Times s’est par exemple servi d’images satellites pour montrer que les corps retrouvés à Boutcha étaient déjà là lorsque les troupes ukrainiennes ont repris la ville. Alors que les Russes dénonçaient une mise en scène.

« Nous avons comme jamais les moyens d’aller vérifier, grâce à des plateformes dédiées, grâce à des témoins presque directs, le plus rapidement et sans biais. Mais cela ne signifie pas que vous allez convaincre celui qui ne veut pas être convaincu », déplore Isabelle Veyrat-Masson. « Il y a de telles résistances chez ce qu’on appelle le récepteur, c’est-à-dire celui qui va regarder le message, qui va l’écouter, qui va le voir. (…) Il ne suffit pas d’avoir la bonne information, de pouvoir la documenter, de pouvoir prouver pour convaincre. »

Mélanie Ohayon