Quel est le rôle du CICR au Proche-Orient? — Genève Vision, un nouveau point de vue

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Depuis le 7 octobre, le CICR intensifie ses efforts pour apporter de l’aide aux victimes. Une équipe médicale a été envoyée sur le terrain, mais pas seulement. Alyona Synenko s’est rendue en urgence sur place pour aider ses collègues. L’Ukrainienne de 42 ans a travaillé comme déléguée du CICR en 2018 et 2019. « C’est impossible d’imaginer ce qu’ils vivent en ce moment. C’est vraiment un sentiment d’impuissance que je ressens. Ce n’étaient pas que des collègues; en deux ans, des relations d’amitié se sont développées. »

En Suisse aussi, le CICR se mobilise. Cette institution neutre, impartiale et indépendante a été créée en 1863 à Genève. Sa spécificité: elle ne prend pas part aux hostilités, secourt toutes les victimes sans discrimination de race, de religion, de nationalité ou d’appartenance politique. Son action se fonde sur les Conventions de Genève, notamment celles de 1949 qui protègent les civils.

« Une mission emblématique »

Depuis 1967, le CICR a des bureaux en Israël et dans les territoires occupés. De nombreux humanitaires commencent leur carrière là-bas: « C’est une mission emblématique et centrale parce qu’elle représente tellement bien le mandat et ce pour quoi le CICR existe », commente Christian Cardon. « (…) On estime que c’est la parfaite école pour apprendre le métier de délégué du CICR. On touche à tout dans ce contexte. »

Christian Cardon, chef du service de protection au CICR

Christian Cardon a été chef de mission à Gaza en 2014, il connaît donc bien le Proche-Orient. « On est sur la ligne de front, on est au cœur des hostilités. Ce qui m’a marqué, c’est la motivation des collègues qui ont vécu ça à plusieurs reprises par le passé », raconte le chef du service de protection. « Soyons bien clairs: sans les collègues palestiniens, sans les collègues du Croissant-Rouge, on n’est rien dans un contexte comme celui-là. »

En Israël et dans les territoires occupés, 250 personnes travaillent aujourd’hui pour le CICR. Dans la bande de Gaza, plus d’une centaine d’entre elles sont présentes. Comme près de 200’000 Palestiniens, les humanitaires de la ville de Gaza ont été appelés à évacuer. « Parmi eux, il y a deux de nos collègues. C’est un couple qui travaille pour le CICR. La femme a dû partir vers le sud, laissant son mari probablement encore sous les décombres de sa maison. C’est un exemple très douloureux, tragique, qui reflète tant d’autres histoires à Gaza. Des personnes déplacées qui ont parfois dû laisser un membre de la famille derrière, sans savoir si cette personne est décédée ou pas », poursuit Christian Cardon.

La question des otages

Historiquement, le CICR est connu pour être l’une des rares institutions à pouvoir se rendre dans les lieux de détention. Aujourd’hui, la question des otages polarise. « Les familles israéliennes, dont les proches ont été pris en otage, souffrent énormément. (…) Il y a aussi énormément de colère vis-à-vis de la Croix-Rouge parce qu’elles pensent que c’est en raison d’un manque de bonne volonté si on n’arrive pas aujourd’hui à voir tous les otages détenus à Gaza. »

Pour Christian Cardon, l’essentiel est de rester en contact avec les parties. « À tout moment, nuit et jour depuis le 7 octobre, c’est le cas. Pour s’assurer que lorsqu’un accord sera décidé, le CICR puisse jouer son rôle d’intermédiaire neutre. Cela a été le cas dans la libération de quatre otages depuis le début de cette guerre. »

Mais concrètement, comment cela s’organise? « Le CICR est appelé. On convient d’un endroit où l’on va pouvoir récupérer ces personnes, s’assurer qu’elles puissent être entendues et réconfortées », répond Christian Cardon.

L’importance de penser à l’après

Dans un monde où les conflits se multiplient et s’enlisent – et alors même qu’une grosse crise budgétaire secoue la Croix-Rouge -, le CICR mobilise toujours plus de ressources dans ce conflit pour apporter son aide. L’organisation estime qu’il lui faudra environ 44 millions de francs pour répondre aux besoins humanitaires à Gaza.

Christian Cardon, chef du service de protection au CICR

« On ne reconstruit pas la vie sur des rivières de sang », confie Christian Cardon. « On ne reconstruit pas la vie sur des immeubles démolis, sur des hôpitaux, des écoles qui sont inexistantes. Je crois que c’est ça aussi le message fort que le CICR peut passer. Dès maintenant, il faut aussi penser à l’après, s’assurer que demain on puisse reconstruire quelque chose dans la bande de Gaza et que les communautés puissent retrouver un semblant de vie, c’est essentiel. »

« C’est extrêmement émotionnel, c’est extrêmement difficile à gérer. Je n’ai pas de recette magique qui pourrait rendre cette expérience facile. Ça ne va jamais être facile. Mais la seule façon de gérer, c’est d’être honnête avec soi-même, avec les gens », résume Alyona Seyenko.

Hélène Joaquim