Svetlana Tikhanovskaïa: „C'est une guerre entre une dictature et un monde libre” — Genève Vision, un nouveau point de vue

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Or, la Biélorussie joue un rôle ambigu dans le conflit: elle sert de base arrière à l’armée russe, mais son président ne veut pas engager son armée sur le terrain (lire encadré).

Svetlana Tikhanovskaïa

Pour l’opposante, ce sont en fait les militaires qui mettent les pieds au mur. « Selon nos informations, l’armée biélorusse devait envahir l’Ukraine la semaine dernière. Mais elle ne veut pas d’une guerre contre les frères en Ukraine », assure-t-elle.

Il y a eu des protestations parmi les officiers, qui refusent de franchir la frontière ukrainienne, ajoute Svetlana Tikhanovskaïa. « Mais personne ne sait ce qui va se passer si Loukachenko, sous pression de Poutine, est obligé de donner cet ordre criminel », précise-t-elle. « Nous demandons à nos militaires de se rendre comme otages ou de rejoindre l’armée ukrainienne afin de ne pas porter de responsabilité pour ce crime », enjoint la cheffe de file de l’opposition biélorusse.

Svetlana Tikhanovskaïa

Face aux interrogations sur les intentions réelles de Vladimir Poutine, et notamment ses velléités supposées de recréer une sorte d’URSS avec la Biélorussie comme Etat satellite de la Russie, Svetlana Tikhanovskaïa relève que tout a changé depuis la chute de l’Union soviétique.

« Tous les pays devenus indépendants veulent le rester », souligne-t-elle. « Mais la différence entre la Biélorussie et l’Ukraine est qu’en Ukraine, les gens sont unis contre l’invasion. En Biélorussie, Loukachenko est quelqu’un qui collabore [avec Moscou] ».

Une situation radicalement différente d’il y a un an

Dans une précédente interview à la RTS, il y a une année, l’opposante biélorusse disait ne pas forcément souhaiter que Minsk tourne le dos à Moscou. Mais la situation était alors différente, dit-elle.

A l’époque, « les Biélorusses voulaient garder de bons rapports tant avec la Russie qu’avec l’Occident. Aujourd’hui, il est absolument évident que Loukachenko a entraîné notre pays dans cette guerre, mais notre peuple y est opposé. Aujourd’hui, l’attitude des Biélorusses envers le Kremlin est totalement différente. Ils voudraient peut-être garder de bons rapports, mais c’est impossible désormais ».

Svetlana Tikhanovskaïa imagine-t-elle la Biélorussie se tourner vers l’Union européenne à l’avenir, voire vers l’Otan? « Cette question n’a jamais été posée aux Biélorusses », répond-elle. « Il faudrait poser la question à notre peuple, mais pour l’instant nous menons une lutte contre le régime. Il faut déjà résoudre le problème avec la dictature dans notre pays et ensuite passer à autre chose ».

Svetlana Tikhanovskaïa

En revanche, l’opposante au régime de Minsk soutient le président ukrainien dans sa demande de créer une zone d’exclusion aérienne au-dessus de l’Ukraine.

« Moi aussi je pense qu’il faudrait l’introduire, parce que c’est la Biélorussie qui envoie des missiles vers l’Ukraine (…) Je comprends les arguments de l’Otan sur les risques de troisième guerre mondiale, y compris nucléaire, mais cette rhétorique de peur, d’intimidation, est précisément celle du Kremlin. Aujourd’hui, il faut faire tous les efforts pour aider l’Ukraine, car ce n’est pas une guerre entre la Russie et l’Ukraine, c’est une guerre entre une dictature et un monde libre ».

Svetlana Tikhanovskaïa

« Les dictateurs sont imprévisibles et on ne sait jamais par quoi cela va se terminer », remarque Svetlana Tikhanovskaïa. « Mais d’après certains experts, l’Ukraine n’est pas le point final », poursuit-elle. Et face à cette perspective, elle a sa solution: « Il faut prouver que la démocratie a des dents, qu’elle peut répondre. La Russie est malheureusement en train de devenir un pays coupé du monde entier par un rideau de fer. Pour moi, en tant que Biélorusse, il est super important de savoir de quel côté mon pays sera ».

En visite dans la Genève internationale, elle demande à la Suisse et à l’ONU « d’exercer une pression maximale sur les dictateurs » et de « protéger les gens ». Svetlana Tikhanovskaïa compte aussi sur les populations victimes des choix de leurs dirigeants et de leurs conséquences économiques. La décision leur appartient aussi, relève-t-elle. « Est-ce qu’ils sont d’accord pour se serrer la ceinture? Ou est-ce qu’ils vont résister aux dictateurs? Je crois que le bien va vaincre le mal ».

L’interview complète de Svetlana Tikhanovskaïa

Propos recueillis par Philippe Revaz/oang

La Biélorussie, base arrière et logistique pour l’armée russe

Une partie des troupes et des avions lancés à la conquête de l’Ukraine viennent de Biélorussie. Géographiquement, elle représente une base arrière idéalement située pour Moscou, qui y avait stationné 30’000 soldats avant l’invasion.

Le pays est dirigé par Alexandre Loukachenko depuis 1994. Depuis sa réélection contestée en août 2020, il subit les sanctions de l’Union européenne mais garde le soutien de Moscou en échange d’une loyauté absolue à Vladimir Poutine.

Quatre jours après le début de l’invasion, la Biélorussie a du reste modifié sa Constitution pour autoriser la présence permanente de soldats russes ainsi que d’armes nucléaires.

Il n’est cependant pas question pour Alexandre Loukachenko d’engager sa propre armée aux côtés de la Russie, comme il l’a encore rappelé mardi.

Le sujet de Tristan Dessert dans le 19h30