Spartacus, set et match

21 janvier 2022

Les historiens le savent : à la fin, Spartacus perdit la partie. Ils hésitent sur la personnalité du gladiateur rebelle. Révolutionnaire ou bandit de grand chemin, libérateur ou pillard sans scrupule, on ne sait pas très bien. Les témoignages nous manquent. Mais la légende en a fait un personnage magnifique, le héros de ceux qui luttent pour la liberté. Les romantiques l’ont aimé. Karl Marx l’a célébré.

Le papa de Novak Djokovic, inspiré par la légende, a suggéré que son fils fut l’incarnation contemporaine du héros. Et comment lui en vouloir : il aime son enfant.

Keystone/AP/D.Vojinovic

Peinture murale sur un bâtiment de Belgrade.

Mais Djokovic est désormais le héros des antivax, autant que le champion de tennis. Dans ce grand brouhaha de l’information, où les fake-news nourrissent la fureur des réseaux, Djokovic a déboulé, fort de sa notoriété. Comme si le fait d’expédier habilement une balle au-dessus d’un filet faisait de vous un maître à penser en épidémiologie.

Le tennis est un jeu populaire, générant des contrats d’affaire conséquents, mais c’est un jeu. Vaut-il la peine de violer toutes les règles de sécurité que les Australiens et le monde observent avec rigueur et constance ? Le champion nous surpasse tous, on est bien d’accord, notamment sur le retour de service. Mais la maîtrise du passing shot n’autorise pas les passe-droits.

Comment en est-il arrivé là ? Par conviction, par naïveté, par bêtise ? Notons que les 100 premiers du classement ATP, à quelques exceptions près, sont tous vaccinés. Et c’est heureux, les champions sont autant de modèles dont la parole et le comportement portent bien au-delà de leur sport.

Si l’évocation de Spartacus a frappé les imaginations, c’est que la question de la liberté individuelle est bel et bien posée, alors que les restrictions décidées par les gouvernements pour contrer la pandémie n’ont jamais été aussi fortes. Mais elle doit être mise en face de la nécessaire responsabilité collective. Pas de quoi faire douter le champion, et c’est malheureux. Le multimillionnaire retenu dans un hôtel insalubre nous aura au moins fait connaître le sort peu enviable des candidats à l’immigration bloqués à l’entrée du territoire australien.

La mauvaise réputation

Djokovic étant Serbe, l’affaire révèle d’autres blessures qui relèvent de la psychologie des peuples. Les Serbes souffrent encore et toujours des frappes aériennes de l’OTAN, ils pestent contre l’indépendance déclarée du Kosovo. Ils s’estiment les mal-aimés de l’Europe, éternelles victimes, traînant la mauvaise réputation, et « Djoko » est là qui panse leurs plaies. En stigmatisant le joueur, c’est le peuple serbe qu’on punirait, une fois de plus. Le président de la Serbie, Aleksandar Vucic, n’est pas en reste de comparaisons fortes : « Ils l’ont tourmenté, on peut même dire qu’ils l’ont torturé, car ce n’était pas seulement sur le plan mental mais aussi sur le plan physique… c’était une chasse aux sorcières au sens propre du terme ». Toutes les forces du mal se seraient liguées pour abattre le champion.

C’est le récit proposé. En réalité, Djokovic a simplement joué au plus habile. Il a tenté le coup, il a échoué. Il rentre à la maison. Où on lui prédit un destin national. Premier dans son pays après avoir été premier sur les courts du monde ? Rien à voir avec Spartacus qui finit tristement.

André Crettenand

La Lettre internationale du 22 janvier 2022 : Spartacus, set et match – robots méchants – Calmy-Rey, désir suisse d’ONU – soviétique, mode d’emploi – angoisse au CICR -Suisse en scène: Natacha Koutchoumov

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